
Dix ans de l’accord UE-Turquie : le coût humain de la politique de confinement migratoire
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Dix ans après l’accord entre l’Union européenne (UE) et la Turquie de mars 2016, les conséquences humanitaires de cette politique persistent sur les îles grecques et au-delà. Introduit durant une période d’augmentation des arrivées par la route de la Méditerranée orientale, l’accord a été présenté comme une solution pragmatique pour réduire la migration vers l’Europe. En pratique, il a profondément transformé la politique migratoire de l’UE en instaurant un modèle centré sur la dissuasion, le confinement et l’externalisation des responsabilités en matière d’asile en dehors des frontières de l’UE.
Médecins Sans Frontières (MSF) appelle les autorités européennes et grecques à repenser radicalement leur approche en matière migratoire, en soulignant la nécessité urgente de mettre fin aux souffrances inutiles endurées par les personnes, y compris les enfants, piégées dans des conditions déplorables. Les gouvernements doivent garantir des conditions d’accueil sûres et dignes, un accès aux soins de santé et des procédures d’asile justes et efficaces, et mettre fin aux politiques qui déplacent les responsabilités de protection de l’Europe au-delà de ses frontières.
Conformément à cette position, MSF a déjà annoncé en juin 2016 qu’elle renonçait à tout financement provenant de l’UE, de ses États membres et de la Norvège.
« L’accord UE-Turquie, qui a été salué comme un succès par la Commission européenne, a eu un coût humain énorme au cours de la dernière décennie », déclare Christina Psarra, directrice générale de MSF Grèce.
Malgré les affirmations de progrès, des milliers de personnes continuent de faire face à des conditions inhumaines, et les dirigeants européens célèbrent dix années de politiques qui ont engendré chaos et mauvais traitements. Nous continuerons d’exiger que l’UE et les autorités grecques mettent fin à cette stratégie cynique de confinement, afin d’éviter de nuire davantage à la santé de nos patients et de respecter leur dignité ».
Pendant une décennie, MSF a fourni des soins médicaux et de santé mentale aux réfugiés et migrants arrivant sur les îles grecques. Sur la période de 10 ans entre 2016 et 2026, un total de 156 977 consultations ambulatoires ont été réalisées. Les demandeurs d’asile arrivant sur des îles comme Lesbos, Samos, Chios, Kos et Leros ont souvent dû y rester pendant le traitement de leurs demandes, parfois pendant des mois ou des années. Les équipes de MSF ont documenté à plusieurs reprises la violence aux frontières, les camps surpeuplés, l’assainissement inadéquat, l’accès limité aux soins de santé et une grave détérioration de la santé mentale des personnes piégées dans ces conditions.
En vertu de l’accord UE-Turquie, les personnes dont les demandes d’asile étaient rejetées pouvaient, en théorie, être renvoyées en Turquie, que l’UE a désignée comme « pays tiers sûr ». Parallèlement, l’UE s’est engagée à réinstaller un réfugié syrien depuis la Turquie pour chaque Syrien renvoyé. En pratique, les retours ont été extrêmement limités : entre avril 2016 et février 2025, 2 140 personnes ont été renvoyées des îles grecques vers la Turquie, et aucun retour n’a eu lieu depuis mars 2020. En pratique, cela signifie que, bien que les retours constituaient un élément clé de l’accord, des milliers de personnes sont restées bloquées sur les îles sans résolution rapide de leur situation.
Après la destruction du camp de Moria sur l’île de Lesbos en 2020, de nouvelles installations appelées Centres fermés à accès contrôlé (CFAC) ont été mises en place sur plusieurs îles. Bien qu’elles aient été présentées comme des structures d’accueil améliorées, ces installations sont situées dans des zones isolées et fonctionnent sous des systèmes stricts de surveillance et de contrôle d’accès, renforçant la logique sous-jacente de confinement et d’exclusion.
Au cours de la dernière décennie, l’accord UE-Turquie a également servi de modèle pour des politiques plus larges d’externalisation migratoire de l’UE. L’Union européenne a étendu sa coopération avec des pays tels que la Libye, la Tunisie, le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc, le Niger, l’Égypte et plusieurs États des Balkans occidentaux afin d’empêcher les personnes d’atteindre l’Europe. Ces partenariats impliquent souvent une aide financière ou une coopération en matière de sécurité visant à renforcer le contrôle des frontières, tout en transférant la responsabilité de la protection des réfugiés à des pays où les garanties et les systèmes d’asile sont souvent limités.
Les équipes médicales de MSF ont à plusieurs reprises mis en garde contre les conséquences sanitaires des politiques de dissuasion.
De nombreuses personnes arrivant sur les îles grecques ont déjà subi des violences, des conflits ou des persécutions avant d’entreprendre des traversées dangereuses de la mer Égée », poursuit Christina Psarra. « L’incertitude prolongée, les restrictions à la mobilité et les mauvaises conditions de vie aggravent souvent les traumatismes existants ».
Les équipes de MSF prennent fréquemment en charge des patients souffrant de dépression, d’anxiété, de trouble de stress post-traumatique, de troubles du sommeil ou de pensées suicidaires. Les mauvaises conditions de vie ont également contribué à des flambées d’infections cutanées, de maladies respiratoires et de maladies gastro-intestinales liées à la surpopulation et à un assainissement inadéquat. Les maladies chroniques ne sont souvent ni diagnostiquées ni traitées, tandis que les femmes enceintes, les survivantes de violences sexuelles et les femmes souffrant de complications liées aux mutilations génitales féminines ne reçoivent souvent pas de soins médicaux pendant des semaines ou des mois.
Malgré des politiques de plus en plus restrictives, les personnes continuent de tenter des traversées maritimes dangereuses.
Les naufrages et les interceptions violentes restent fréquents, illustrant les risques auxquels les personnes continuent d’être exposées en l’absence de voies sûres de protection. Les équipes de MSF fournissent régulièrement des soins médicaux et psychologiques d’urgence aux survivants arrivant après ces voyages.

