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Libye

L'effet CNN - quelle est la situation deux ans plus tard ?

Camp de détention de Souq al Khamis situé dans la ville de Khoms en Libye. Octobre 2019. Libye. © Aurelie Baumel/MSF
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En novembre 2017, la violence qui s’abat en Libye sur des réfugiés et migrants réduits à l’état de simples marchandises éclate au grand jour suite à un reportage de CNN, qui suscite une onde de choc parmi les opinions publiques. Des milliers de personnes en Afrique de l’Ouest, en Europe et ailleurs, manifestent leur indignation face à l’horreur du trafic humain en Libye et des cas de torture et d’esclavage rapportés.

    Les réactions des dirigeants internationaux se multiplient, notamment de la part de dirigeants européens pourtant bien informés de cette situation que nos équipes, mais aussi des observateurs des Nations unies et d’autres organisations, ont documenté et dénoncé à maintes reprises.

    Le gouvernement d’union nationale libyen (GNA) annonce le 19 novembre ouvrir une enquête sur ces faits qu’un de ses ministres qualifie d’« inhumains et contraires à la culture et à la tradition du peuple libyen »

    L'Union européenne, en collaboration avec l'Union africaine et les Nations unies, crée un groupe de travail chargé d'accélérer le retour volontaire assisté des migrants par l'OIM et de mettre en place des évacuations humanitaires pour les réfugiés via l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

    Les réfugiés particulièrement vulnérables commencent à être évacués hors de Libye vers un centre de transit à Niamey, au Niger, en décembre 2017. Ils attendent ensuite à Niamey que leur demande d’asile soit pleinement examinée et qu’une solution, telle que la réinstallation dans un pays tiers, puisse être mise en œuvre.

    Des fonds supplémentaires sont également accordés au HCR et à l'OIM, les deux principaux partenaires de l'UE, pour fournir assistance et protection aux réfugiés et aux migrants dans le pays.

    Deux ans après l'indignation collective

    Deux ans après cette indignation collective, l’attention politique et médiatique s’est évaporée et des milliers de personnes sont délibérément piégées et livrées à la violence en Libye – sans espoir d’en sortir.

    Des migrants et réfugiés sont toujours monnayés comme des cargaisons de marchandises passant de mains en mains.

    L’argent des contribuables européens est utilisé pour parquer dans des conditions inhumaines les candidats à l’exil, afin d’éviter qu’ils n’exercent en Europe leur droit fondamental à demander l'asile. 

    Confrontés à une détention à durée indéterminée et sans contrôle judiciaire dans des prisons libyennes sordides, ceux pour qui retourner dans leur pays d’origine reste envisageable se résignent à rentrer. Ce fut le cas pour près de 48 000 migrants depuis 2017. Mais ceux pour qui ce n’est pas une option possible, ils se retrouvent bloqués.

    L'immigration illégale est criminalisée en Libye. Il n'y a aucune loi censée apporter protection aux demandeurs d'asile. Ils sont exposés à toutes les violations.
    Sacha Petiot, chef de mission

    Le mécanisme d’évacuation des réfugiés qui se trouvent en Libye vers des pays de transit fonctionne aujourd’hui au compte-goutte. Cela est dû à des procédures longues et basées sur des critères restrictifs et au manque de places d’accueil fournies par des pays sûrs.

    Chaque étape du parcours devient un goulot rapidement engorgé pour ces rescapés en quête de protection, la priorité des États européens demeurant d’en accueillir le moins possible.

    Près de 3 000 réfugiés ont été évacués de Libye pour un centre de transit à Niamey depuis fin 2017 via le HCR. Un mécanisme similaire a été mis en place en Roumanie, et un autre vient d’être lancé en septembre 2019 au Rwanda.

    À part l’Italie, aucun État n’a organisé de vols d’évacuation humanitaires pour des réfugiés directement depuis la Libye.

    Avec environ seulement 2 000 places disponibles par an pour la réinstallation dans un pays tiers des réfugiés en Libye, le HCR priorise les femmes, les familles et jeunes enfants pour ce programme d’évacuation. Un opposant politique fuyant la prison et la mort dans son pays n’a quasiment aucune chance d’en bénéficier à l’heure actuelle s’il est un jeune homme seul en détention en Libye.

    En miroir à ce dispositif d’évacuation étriqué, le dispositif de renvoi forcé vers la Libye, sponsorisé par les États européens, fonctionne à plein régime. De janvier à novembre 2019,  2 142 réfugiés ont été évacués hors du pays par le HCR, mais près de 9 000 personnes y ont été ramenées de force après avoir tenté de fuir par la mer.

    Même le déclenchement d’une offensive militaire des forces de l'Armée nationale libyenne auto-proclamée (LNA), menée par le Maréchal Haftar sur Tripoli depuis avril 2019 – qui a entraîné une sévère détérioration de la situation sécuritaire –, n’a pas infléchi la politique européenne.

    Migrants et réfugiés sont renvoyés et maintenus en Libye alors même que le personnel de l’Union européenne ne s’y rend plus pour des raisons de sécurité. 

    Plus de 200 civils ont été tués en Libye depuis avril 2019. Des bombardements aveugles, des tirs d'artillerie et des raids aériens continuent de frapper régulièrement la capitale et ses environs.

    La mission de l'ONU en Libye (UNSMIL) estime le nombre total de frappes de drones à plus de 1 000, la majorité en appui aux forces de la LNA.

    Dans la nuit du 2 au 3 juillet 2019, dans la banlieue est de Tripoli, une frappe aérienne contre le centre de détention de Tajoura, où se rendaient régulièrement nos équipes médicales, a causé 53 morts et 130 blessés parmi les migrants et les réfugiés. Cette tragédie aurait pu être évitée si les précédents appels à l’évacuation des migrants et réfugiés pris au piège des combats avaient été entendus.

    Il y a entre 3 000 et 5 000 migrants et réfugiés dans les centres de détention dits « officiels », car sous la tutelle du ministère de l’Intérieur libyen basé à Tripoli et son agence en charge de combattre l’immigration illégale (DCIM). La majorité des personnes dans ces centres est enregistrée auprès du HCR et demande l’asile. 

    Un nombre inconnu de personnes sont retenues captives à travers le pays dans des prisons clandestines et des hangars de passeurs et de trafiquants, dont certains recourent à la torture et d’horribles sévices pour leur extorquer toujours plus d’argent.