× Fermer

L'inexorable routine

Témoignages

Un blessé est évacué de la foule de dizaines de milliers de manifestants rassemblés à la frontière entre Gaza et Israël, le 14 mai 2018, durant la septième semaine de manifestation. Plus de 1 300 Palestiniens ont été blessés et 60 ont été tués le long de la clôture ce jour-là, date du 70e anniversaire de la création de l'État d'Israël et de l'inauguration de l'ambassade des États-Unis à Jérusalem. © Laurence Geai

Témoignages

    «Les blessés de Gaza ont été abandonnés»

    Marie-Elisabeth Ingres

    chef de mission MSF en Palestine

    Nous n'étions pas prêts à ce qui s'est produit. Nous regardions chaque tir de roquette depuis Gaza, chaque assassinat et chaque bombardement, en nous demandant si cela allait déclencher une nouvelle guerre, plus violente encore que celle de 2014. Mais nous n’imaginions pas qu’un tel nombre de personnes seraient blessées par balles pendant les manifestations de la Marche du retour. Ces rassemblements ont tourné au bain de sang, avec une régularité implacable, mois après mois, au point de presque nous y habituer.

    30 mars 2018 : nous avons appris avec stupéfaction que plus de 700 personnes avaient été blessées et 20 autres tuées, par les tirs à balles réelles de soldats israéliens postés à la clôture qui sépare Israël de Gaza. Dès cet instant, tout un mécanisme s’est mis en mouvement pour répondre aux besoins énormes. Il ne s’est plus arrêté depuis. Vendredi après vendredi, des centaines de blessés par balles ont été soignés dans des hôpitaux du ministère de la Santé. La moitié ont été référés dans nos cliniques pour y recevoir des soins postopératoires.

     

    « Nos équipes sur le terrain ont travaillé sans relâche pour développer nos capacités, en accélérant les recrutements et les formations. Nous avons fait venir des chirurgiens, des anesthésistes et d'autres spécialistes pour traiter les afflux massifs de blessés. Pour autant, nos structures ont vite été submergées par le nombre et la gravité des blessures.   

    Avec d'autres organisations humanitaires à Gaza, nous avons dû nous préparer rapidement au 14 mai, suite aux nombreux appels à manifester ce jour-là contre l'inauguration de l'ambassade américaine à Jérusalem. Ce fut un lundi noir, un jour de guerre, rappelant à nos collègues palestiniens traumatisés celle de 2014. Chez moi, ce jour a fait ressurgir le souvenir horrible du 5 décembre 2013 à Bangui, en République centrafricaine, lorsque les anti-Balaka ont attaqué la ville : les corps affluant en une poignée d'heures, les équipes submergées, le sentiment d'horreur face à la tragédie.

    À Gaza, depuis ce lundi-là, la machine tourne en surrégime, sans relâche, à part quelques rares moments de répit. Chaque semaine apporte son nouveau lot de patients, beaucoup avec des fractures ouvertes à risque d'infection, qui nécessiteront des mois, voire des années, de soins médicaux, d'interventions chirurgicales et de rééducation. Certains resteront handicapés à vie. Et tout cela dans un territoire sous blocus, dont le système de santé était déjà incapable de fournir des soins adéquats à tous. Les blessés de Gaza ont, pour la plupart, été abandonnés, simplement parce que c’est là qu’ils sont nés.

    Les jeunes Palestiniens que nous voyons dans nos cliniques sont sans espoir, comme s'ils n'avaient pas d'avenir. Certains ont bien sûr peut-être été manipulés par les autorités pour aller manifester à la clôture. Ou bien ils manifestaient peut-être simplement pour dénoncer une vie injuste et le manque de liberté. Les lois, les libertés individuelles et les droits de l'homme sont foulés aux pieds par toutes les parties. Des millions de personnes sont devenues de simples pions de jeux politiques, sans guère de voix au chapitre.   

    Aujourd'hui, nos équipes continuent de faire leur possible pour soigner ces jeunes hommes et prévenir les amputations, même si elles savent qu'elles ne pourront guérir qu'une petite partie d'entre eux, en raison des restrictions imposées par le blocus israélien et les autorités palestiniennes. L'angoisse nous saisit à chaque tension : une nouvelle guerre éclatera-t-elle à Gaza, comme en 2014 ?

    Si ce n'est pas le cas, nous pourrons peut-être envisager de répondre, avant qu'il ne soit trop tard, aux besoins médicaux complexes de certains des blessés handicapés, et d’assurer le traitement des infections osseuses, la chirurgie reconstructive et la physiothérapie. Nous avons besoin de chirurgiens expérimentés, de spécialistes des antibiotiques et d’un nouveau laboratoire capable d'analyser des échantillons d'os pour traiter les blessures sévères, telles que les fractures ouvertes. Nous mettons tout en œuvre pour trouver ces ressources humaines et matérielles, tant à Gaza qu'à l'étranger.

    La situation à Gaza nous pose de nombreux défis humains, techniques, logistiques et financiers. Mais nous sommes déterminés à offrir la meilleure réponse possible. Même si nous n'avons pas les ressources nécessaires dans l'immédiat, et si le contexte politique ne nous est pas favorable, nous ne renoncerons pas face aux besoins médicaux des populations devenues la dernière des préoccupations des autorités. Nous sommes débordés, mais si nous sauvons ne fût-ce que quelques jeunes, nous aurons réussi. »

    L'inexorable routine à Gaza 

    Jacob Burns

    Responsable MSF de la communication sur le terrain

    On n’aurait pu imaginer temps plus dramatique : une tempête au large de la Méditerranée, la mer blanche d’écume et l'air chargé de poussière… Rien de bien printanier ! À l'hôpital al-Aqsa, en plein centre de la bande de Gaza, le vent se faufilait dans une tente dressée à même le sol, refroidissant les infirmiers et les médecins vêtus de blouses. Cette tente avait été érigée à des fins de triage, pour gérer l'arrivée attendue de nombreux blessés en provenance des manifestations à la barrière de séparation qui marque la frontière entre Gaza et Israël.

    Nous étions le 30 mars, premier anniversaire des manifestations hebdomadaires lors desquelles plus de 190 personnes ont été tuées et 6 800 blessées par balle par les forces israéliennes. L'ensemble du système de santé de Gaza était en état d'alerte, prêt à recevoir des centaines de blessés en l’espace de quelques heures, comme il l'avait fait durant les pires journées du printemps et de l'été de l'année dernière.

     

    « Vers deux heures et demie, la radio s’est mise à crépiter, répandant la nouvelle: dix blessés étaient en route. La première sirène de l'après-midi a fendu l'air, et l'ambulance blanche et orange a déchargé ses blessés : un jeune homme tenant un bandage à son cou, peut-être coupé par des éclats d'obus ; un homme immobile sur une civière, touché à la tête par une balle en caoutchouc ; et un autre jeune avec une balle dans le pied, qui sautillait dans la tente en grimaçant.

    L'après-midi s'est poursuivie ainsi : les patients arrivant par petits groupes, les médecins et les infirmiers de MSF assistant le ministère de la Santé et une ONG dans leurs examens et leurs soins. Beaucoup souffraient de blessures par balle à la jambe, le sang rouge s'accumulant sur les bandages blancs, et les infirmiers tentant de fixer des attelles derrière le tibia pour immobiliser les os cassés. Certains gémissaient et pleuraient, d'autres se taisaient ou, touchés par les gaz lacrymogènes, tremblaient et vomissaient.

    Et pourtant, un vent de soulagement s'est progressivement répandu au sein des équipes médicales. La situation était loin d'être aussi grave qu'ils l'avaient imaginée, après une semaine marquée par des tirs de roquettes palestiniens, des bombardements israéliens, et des rumeurs de guerre. Les efforts égyptiens de négociation de paix entre le Hamas, groupe palestinien à la tête de Gaza, et Israël semblaient avoir payé. La situation était loin d’être aussi grave que le 30 mars, ou le 14 mai 2018, ou d'autres dates moins connues, lors desquels les hôpitaux avaient été submergés, et les patients avaient dû attendre dans les couloirs avant d’être pris en charge.

    Ce qui serait inimaginable ailleurs est devenu la norme à Gaza. Une journée où l’on dénombre 4 morts et 64 blessés par balles réelles est une journée presque joyeuse, car on est loin des deux ou trois cents, voire plus, que l’on redoutait. Il faut lutter contre ce sentiment de normalité.

    Il n'est pas normal que tant de jeunes se rendent à l'hôpital avec des balles dans les jambes.

    Il n'est pas normal que nos chirurgiens opèrent un homme de 25 ans qui a perdu tout son sang parce qu'une balle a déchiré à la fois l’aorte et la veine cave dans sa poitrine.

    Il n'est pas normal qu'ils doivent retirer le rein d'un garçon, parce que le sauver risquerait de causer une hémorragie mortelle.

    Il n'est pas normal que nos urgentistes entendent les poumons d'un patient, touché à la gorge par ce qui semble être une cartouche de gaz lacrymogène, se remplir de sang.

    Il n'est pas normal que nous autorisions un patient à sortir de notre clinique, pour le réadmettre peu de temps après avec une nouvelle blessure, et apprendre de sa famille qu'il est retourné à la barrière et y a été tué.

    Le point de passage entre Gaza et Israël est à nouveau ouvert pour les quelques chanceux qui peuvent l’emprunter. Selon les dires, Israël fournirait davantage d'électricité et d'espace aux pêcheurs de Gaza pour leur permettre d’exercer leur métier. En échange, Israël exige un retour au calme des Palestiniens. Les médias du monde entier qui ont été dépêchés sur place pour suivre les événements du week-end vont pour la plupart rentrer chez eux, et Gaza disparaîtra une nouvelle fois de la une des journaux, jusqu'à ce que la violence éclate à nouveau.

    Pendant ce temps, Gaza continuera de subir des conditions auxquelles ses habitants sont habitués : une économie en chute libre, un système de santé quasiment anéanti par le blocus israélien, des querelles politiques intra-palestiniennes, et des milliers de patients blessés par balles qui attendent de pouvoir guérir un jour.

    Chez MSF, nous allons reprendre cette semaine nos activités habituelles dans nos cliniques et hôpitaux de Gaza. Nous recevrons de nouveaux blessés par balle et continuerons de soigner les quelque mille patients qui restent hospitalisés, un rappel constant des souffrances que subissent les Gazaouites depuis un an. Toutefois, bien que nous reprenions notre routine, nous devons nous souvenir, malgré le léger espoir qu'un accord change partiellement la situation des habitants de Gaza, que rien n’est terminé et que personne ne devrait être contraint de vivre ainsi. Ce n'est pas normal. »